mardi 28 juin 2016

Invitation à madame Bombardier


« Par le passé, nous avons toujours tendu une main secourable à l’étranger qui venait chez nous pour s’y installer. Aujourd’hui, quoique nous soyons appauvris, nous croyons qu’il nous reste encore quelque chose à transmettre. »
Extrait du Manifeste des Amérindiens, 1970

Je suis de culture, d’origine, de descendance, et ces jours-ci, d’arrogance innue. Confrontée aux préjugés de personnes bien pensantes, je ressens avec une ferveur nouvelle la fierté d’appartenir à mon peuple. Que l’on ne m’aime pas, j’ai toujours su l’accepter. Par contre, que l’on croit me connaître parce que ma peau brune renvoie à ces diffamations abondamment véhiculées, solidement ancrées dans notre société, ne peut que ranimer l’ourse en moi. Je suis une femme en colère prête à se braquer pour le respect des siens.

Il est illusoire de penser connaître quelqu’un simplement à la vue de son nom de famille. Ou même en s’appuyant sur des chiffres statiques. La complexité de l’être humain dépasse la science, et j’ose affirmer, celle de madame Bombardier. Si je juge sans la connaître, une nation dans son ensemble, je suis - comment dit-on - raciste. 
          
Ce qui me semblerait juste, étant donné la tribune dont cette femme est maîtresse, et puisqu’elle n’a pas peur de nommer les choses telles qu’elle les conçoit, c’est qu’elle vienne lire son torchon dans nos communautés. Qu’elle se tienne droite devant nos grands-pères, nos grands-mères, qu’elles leurs disent vis-à-vis « d’oublier le mythe de la chasse et de la pêche, ces activités qui permettaient de se nourrir dans le passé. » À ceux-là même qui se préparent activement pour la saison de l’outarde, à celles qui cousent tranquillement des mocassins pour leurs nombreux petits-enfants.   

Il serait juste que tous les travailleurs, les entrepreneurs, les enseignants, les secrétaires, les éboueurs, les bâtisseurs de maison et les mères de famille de nos communautés entendent de la bouche de cette femme « qu’ils sont les damnés de la terre. »

Je voudrais qu’elle ait le courage de réitérer ses écrits devant mes élèves. Qu’elle leur présente combien il est « impossible d’être éduqué, soigné et de gagner sa vie » dans leur village. Ces mêmes élèves qui se prépareront dans quelques jours à l’épreuve ministérielle de français, le même examen que des milliers d’autres Québécois. Ces jeunes qui rêvent de devenir architecte, infirmier, policier.

D’ici là, demain, dans ma classe de cinquième secondaire, juste entre nous, je leur poserai la question : Sommes-nous ce qu’elle a dit? Son texte raciste, méprisant, enrubanné d’un mètre de condescendance, est-il vrai? Moi je le sais. Je me lève chaque matin avec la certitude que tout cela est un mensonge. Mais, eux le savent-ils? Lorsque les médias, publics et sociaux, internationaux et locaux, dépeignent les leurs sous les traits de problématiques de plus en plus en graves, de statistiques négatives, englobantes, de faits divers violents à l’extrême, la question est cruciale. Comment se voient-ils? Car je crois qu’il est possible, sans s’en rendre compte, d’entretenir à l’intérieur de soi des préjugés sur son propre peuple, sur sa propre famille. De croire ces personnes instruites qui nous dictent notre identité déficitaire. De nous restreindre à un quotidien peu ambitieux. D’accepter docilement que nous sommes nés pour manger de la misère au petit déjeuner.

C’est là que le combat commence. Le mien du moins. Pour se tenir droit, il faut d’abord croire en sa légitimité. Par-dessus tout, il faut trouver dans son histoire personnelle, sa dignité.   

jeudi 29 octobre 2015

Moi, femme autochtone

Je suis jeune, talentueuse, belle, d'intérieur et de nature, intelligente, je dirais brillante, mère d'un magnifique enfant, enseignante de français par amour de ce que les mots peuvent nommer, intellectuelle, informée de l'actualité, ouverte d'esprit pour avoir visiter d'autres pays, exigeante, croyante, rêveuse, trop quelques fois, insatiable lorsqu'il s'agit d'éducation, de savoirs, incroyablement émotive lorsqu'il s'agit de ma famille, franche si un ami me demande un conseil, coléreuse si on me manque de respect, rebelle devant des lois non-prescrites, triste, empathique, soucieuse devant la mort, repentante lorsque je fais du tort, pas parfaite, je suis résiliente, et j'espère toujours, l'espoir est mon ultime conviction, ma plus grande force.

Je suis grande, parce qu'une femme m'a fait pousser, parce que j'ai appris le monde, parce que j'ai apprivoisé mes peurs toutes simples d'être petite.

Je suis Innue, de la communauté de Uashat mak Maliotenam, et il m'a parut avisé de dire qui je suis, avant que d'autres prennent ma parole.

Nao


jeudi 25 juin 2015

À ceux qui restent

Je mourrai demain, dans une semaine, dans un an, très vieille,
Je mourrai de peur, d’une maladie ancienne, d'un accident
Dans un hospice ou dans un parc
En plein centre-ville, en regardant mes arrières petits-enfants grimper sur les cordes raides
Les regarder se balancer, le sourire dans les yeux et se lancer des blagues
Je mourrai un matin, en plein midi ou à minuit,
Dans un sommeil de chair qui ne m’appartiendra plus, tellement j’aurai vécu
Je mourrai
mais pas parce que je l’aurai voulu

Je mourrai loin de mon pays, en voyage tout inclus, au soleil
Le clair de lune dans mon paysage et la nuit noire dans mes vagues
Je mourrai dans mon petit 4 et demi, allongée sur mon divan,
Avec ma série fétiche et des popcorn au beurre
Je mourrai parce que le beurre aura bouché mes artères,
Et que la solitude m’aura fait peur
Je mourrai assise sur un banc de brasserie à boire mon dernier porto
Ou en fumant une cigarette à neuf mètres de ma maison
Je mourrai
Mais pas de mes propres mains

Je mourrai après mes histoires d'amour et les envers
Après les voyages au Portugal et les soupers tardifs 
Après les feux au chalet et la pêche à la mouche
Après les diplômes de mon enfant et les dindes du jour de l'an
Après les couleurs, après la gaieté et en jouant à la fée des dents 
Je mourrai 
Mais pas par désespoir

Je mourrai avec mes peines, mes échecs, mes déboires
Je mourrai seule, affrontant l’adversité malgré ma misère
Enfouie sous un mètre de honte, je mourrai sans avoir accompli mes rêves,
Nue sous une marée de regards
Me jugeant, tentant de me faire perdre la foi
Ils me tueront goutte à goutte à cause de mon orgueil
Je mourrai
Mais pas de mes propres mains
Je te le jure 

Je mourrai dans ses bras, forts et vigoureux
Quand j’aurai fait un homme de lui, de ses grands yeux bruns et doux
Quand une femme l’aimera, que ses enfants l’admireront
Je mourrai en laissant, une parcelle de moi
Dans ses gestes et dans sa voix
Je mourrai en silence, sans reproches et sans conseils,
Je serai très faible, une enfant ridée que l’on doit endormir
Je mourrai bientôt ou très tard
Mais pas de mes propres mains
C’est ma promesse
Ma seule victoire sur ta mort

Pour tous ceux qui ont perdu un être proche à cause du suicide. 

jeudi 4 juin 2015

la Bête

Je prends la plume aujourd’hui, sans mauvais jeux de mots. Je prends la plume, sans parure, sans peur, sans œillères, sans fard et sans cette mauvaise foi qui caractérise la conversation que j’ai eue hier midi avec une enseignante ne possédant aucune qualification en éducation qui relatait béatement les nombreux troubles de sa classe à Mingan.

En prenant la plume aujourd’hui, je ressens le poids de cette armure que je souhaitais solide vis-à-vis les préjugés sur mon peuple, que je constate très fragile, presque de la porcelaine. Une chose polie, longuement admirée. Puis cassante devant le regard de l’autre. Je me tais. Parce que dès qu’une fille à la peau brune tient tête, elle devient bestiale.

Je suis une bête. Instruite. Intelligente. Émotive. Je ne rote pas, je sirote mes mots. Je les bois. Je m’enivre. Mais comme toute gueule de bois, le lendemain est difficile à avaler. Parce qu’une fois seule chez moi, je réalise qu’ils sont dix à ne pas m’aimer, cent à croire que les élèves innus sont incapables,  mille à juger l’homme qui boit dans la rue principale de la réserve, dix milles à ne pas comprendre l’importance de se moderniser dans nos traditions. Des millions, des milliers de millions à croire que nous, premiers habitants de ce territoire, n’avons pas bâti ce pays.

Je mords ma lèvre.Je me retiens. Je me tiendrai debout, demain. Ailleurs. Mon fils quand il aura vingt ans.

Demain, devant cette enseignante de Mingan. Je lui dirai, que nous sommes magnifiques.






mercredi 20 mai 2015

Se tenir droit, Ayiti 2015

C'était la dernière journée avant mon retour au pays. Depuis un peu moins d'une semaine, nous faisions des conférences, des tables rondes, des lectures, nous plaçant au premier rang de ceux qui parlent, de ceux qui gesticulent en donnant un avis plus ou moins exact sur une réalité tellement éloignée de cette île sans rivières, il m'a semblé.

J'avais vu Haïti, deux ans auparavant. Ses montagnes brunes parsemées d'arbustes et de rochers, ses palmiers en guise de parasols et ses ruisseaux se tortillant sur une terre si sèche qu'elle ressemblait au sable, celui de nos terrains nordiques sans gazon. Seule et m'ouvrir à ce pays, ancienne république, nouvelle île de la possession des droits. Rarement, dans ma vie, un lieu m'avait autant décontenancée. Je me souviens. Pas tant par sa réalité, mais plutôt par l'absence de vérité dans ces idées qui depuis toujours m'avaient été transmises, ici, au Nord : Haïti, la pauvre, la quémandante. J'avais vu les femmes travailler du matin jusqu'à la noirceur, les étudiants bûchant, la détermination, l'obstination, puis la tendresse dans la musique. Depuis cette première visite, j'avais appris la fierté d'un peuple. Malgré toute l'ampleur des préjugés, j'avais appris qu'il fallait se tenir droit.

Il y a à peine dix jours de ça, c'était ma dernière journée en Ayiti, on avait visité le parc mémorial du tremblement de terre, un paradis de verdure. Main dans la main, nous les étrangers, nous avions remercié le Créateur pour la vie. Simplement. Sans chercher d'explications. Comme une fable. Même si la fable là-bas, est plus dure que dans les livres.

Alors c'était ce moment-là, très simple, dans une bibliothèque de Port-au-Prince, une vingtaine de jeunes devant nous, filles et garçons, des presque adultes. Il y avait le chef d’Ekuanitshit, Jean-Charles Pietacho, un homme droit et intègre que je ne connaissais pas avant, Rita Mestekosho, une femme de coeur, spirituelle à la voix plus perçante que celle de l'aigle, et Joséphine, madame Joséphine, que j’aime,  avec sa parole douce et sa force de persuasion. Nous étions quatre, avec moi. 

Je ne peux pas dire comment les paroles se sont entremêlées, comment les mots du Chef ont confirmé ceux que j’avais toujours pensées, comment les vers de Joséphine m’ont émue, comme s’il s’agissait de la première fois. Dans cette discussion qui n’aurait de fin qu’à la pointe du jour, je ne sais pas, je n’explique pas, je constate, que nous, Innus, avions besoin de cela. L’aigle a chanté et nous avons compris que même à l’autre bout de ce continent, nous existions. Les Haïtiens, une fois encore, m’offraient ce cadeau. Le droit de m’appartenir. D’être, comme je suis, avec mon histoire et mes labeurs, ma fierté et mes découragements. Je parlais de combat et le Chef parlait d’affirmation. Là, sur cette île, je comprenais mieux.


La fierté n’est pas une émotion refoulée, ni des plumes portées sur les cheveux. La fierté est quelque chose de très vraie qui se construit. La fierté est une armure parce que devant les préjugés elle devient solide. Après, on peut s'ouvrir. 

Tshi nishkumitin, Ayiti mai 2015







mercredi 25 mars 2015

Petit homme

Il me dit, j’aime pas dormir. Quand je dors, je te cherche, et je te trouve pas, je trouve un monstre. Je lui dis, je sais. Ça s’appelle des cauchemars.

Comme si.

Il joue des rôles sans cesse. Il est pirate. Il me tire dessus. Il est musicien. Il me chante  le pardon. Puis il est élève. Indiscipliné. Il n’écoute rien. Je répète le son. Il entend la musique. Je me fâche.

Comme si.

Il me voit avec un homme, il me parle d’amour. Je lui parle d’amitié, il me parle d’intimité. Il me dit qu’il est d’accord, tant qu’il n’est pas là. Je me soumets, en riant. Je me soumets.

Comme si.

Il me demande si la mort un jour, ça dure. Je lui dis qu’on mourra très tard. Il répète, si ça dure? Je lui en veux. Je réponds bêtement qu’il est trop petit.


Comme si je savais moi. 

mardi 28 octobre 2014

Neka

Les autres, ils me disent, que c’est parce que nous sommes semblables, qu’il est si difficile de s’atteindre.

Il est impossible d’imaginer ma mère sans sa foi. J’ai appris très jeune ce qu’était la foi. Croire en quelque chose que l’on ne voit pas. Nous étions petits, nous la suivions dans cette église qui ressemblait davantage à une salle communautaire qu’à un lieu sacré, sans clocher, sans statues. Une bâtisse récente, voisin d’une salle de quilles. De petites fenêtres sur les côtés, sans vitraux. Une grande porte en bois, tout de même, pour accueillir les croyants, ceux qui se pointaient le dimanche avec leurs beaux habits et une bible à la main.

Beaucoup de souvenirs débordent de ces portes. Les gens chantaient en tapant des mains, très souriant. Ils s’agenouillaient, ils imploraient. Ils levaient les mains au ciel et parfois, tant ils étaient émus, ils pleuraient.

Le fait de s’avouer de confession protestante avait été tout un scandale dans la famille, dans la réserve. Depuis la colonisation, les pensionnats, il n’y en avait que pour la religion catholique. Parce qu’ils étaient des êtres spirituels, qu’ils croyaient au-delà de ce qu’ils percevaient, les Innus ne se rebutèrent pas contre le catholicisme à l’époque. Dans la misère des famines et des hivers arides, quand ils s’exténuaient à combattre la forêt, ils avaient accepté qu’une puissance supérieure existait. Elle fut la première à se rebeller, ma mère. La première à ne pas faire baptiser ses enfants. La première à s’exclure des premières communions, des neuvaines, des prières au chapelet. Elle n’avait même pas vingt ans. On ne l’a pas torturée, pas physiquement du moins.  

Il existe un mot innu pour les protestants depuis ma mère. On les appelle :kamataueimat, ceux qui prient de manière étrange.  Une insulte, de la part d’un peuple très pieux.

Pour moi c’est la preuve évidente, que ma mère et moi sommes de la même étoffe. Foncer et nier l’adversité. S’affirmer. Être différente, ne pas s’en préoccuper. Souffrir, pleurer, être seule, en exil, mais ne pas, ne jamais baisser les bras parce que ce chemin est le seul qui peut nous sauver. Je ne peux pas parler d’elle sans parler de son audace. 

La foi je l’ai. Croire plus loin que ce que mes yeux peuvent voir. Surtout lorsque je suis triste, surtout lorsque je suis dépourvue, surtout lorsque je ne comprends pas cette vie injuste et cruelle, qui épargne les criminels et méprise les mères tranquilles. Je crois qu’il y a plus grand que cette vie, et si j’ai tords, si tout ce qui existe est perceptible, au moins toute ma vie durant, j’aurai eu l’espoir.

Je me suis souvent posée la question. Pourquoi partir si loin, lorsque tout ce qui nous appartenait se retrouvait à Uashat. Surtout au secondaire. Elle m’avait introduite dans une école privée, l’une des plus prestigieuses de la ville,  parce que je cumulais de bonnes notes au primaire, mais personne ne m’avait préparée à ce milieu. 

Les pères de mes amis étaient des avocats, des professeurs, des présidents de compagnie. Le mien, il était mort bêtement d’un accident d’auto. Je n’étais pas à leur hauteur. Leur mère s’occupaient de la maison, de leurs études. Je les imaginais comme des femmes très soignées qui attendaient les visiteurs, buvant une tasse de thé chaud dans leur salon. Elles cuisinaient du requin sauce tartare au souper. Elles pliaient le linge propre. Ces femmes-là, elles ne s’éclaffaient pas, elles joignaient les genoux lorsqu’elles s’assoyaient. Je n’étais pas de cette lignée. Nous mangions du pâté chinois et des macaronis à la viande. Le vendredi, c’était la soirée fast-food. Le dimanche, le meilleur repas de la semaine, du poulet rôti  ou des steaks avec des patates pillées. Toujours, il y avait un dessert sucré.  Tout ce temps, entre les repas et l’organisation pittoresque d’une famille de cinq enfants, elle étudiait. Je la voyais, le soir, après le souper servi, sur cette immense table de cuisine qui lui servait de bureau, lire et relire ses notes de cours. Fermer les yeux, les réciter par cœur. Le par cœur aujourd’hui, je sais, ne donne rien. Du coup, je trouve encore plus triste cette réalité monoparentale. Comme un supplice, une dureté. Il est impossible de parler de ma mère sans parler de sa force.


mercredi 25 juin 2014

Le filet


Au crépuscule, des pick-up passent lentement sur la petite route de sable qui mène à l'embouchure de la rivière. Ils sont deux par voiture. Ils arrêtent un peu avant la pointe. L'un porte une brique, l'autre un bac gris. Une heure avant la marée haute, ils installent au large un filet de cent pieds. Sur la rive de cette immense rivière, ils attendront jusqu'à l'aube, que le saumon manifeste sa présence par des battements de queue agitées. 

On est assis sur un énorme tronc d'arbre sec. Lui est arrivé depuis quelques heures. Moi je trimbale une caisse de bières. C'est le fait d'être tout près de lui qui me charme, puis le calme, les petites vagues qui roulent à quelques mètres de nos pieds, la nuit noire, sa façon de regarder l'horizon et ses réponses à mes questions sur la légalité des filets. Depuis le début de la saison, il me dit que tous les soirs il est venu à cet endroit. Que les matins il était en canot plus haut sur la rivière, pêchant à la canne. Pour deux saumons. Il me dit que c'est plutôt difficile cet été. L'an passé, en une soirée, il en avait pêché cinq. Je l'ai rarement vu aussi détendu. Je sens qu'il est heureux. Il prend ma main. M'embrasse sur le cou. Je ferme les yeux. Je sens tout à coup que des mots stupides veulent sortir de ma bouche. On est assis, à ne rien faire qu'attendre. Je lui en veux un peu de ne pas m'avoir amenée ici plus tôt. 

Je repars comme je suis venue, seule. Il restera encore une heure ou deux, surveillera son filet. Il ira dormir dans son chalet. Et demain, il recommencera. La saison du saumon tire à sa fin.




jeudi 19 juin 2014

Pour vous, mes élèves

J’aimerais vous souhaiter la réussite. Mais je ne vois pas la réussite comme un objectif. La vie est faite de petites, de millions de réussites. Arriver à l’heure, passer une dictée, augmenter une moyenne. Amener son enfant à la piscine, rester à la maison un vendredi soir, arrêter de fumer une journée de plus. Je ne crois pas en la réussite, je crois aux efforts, au travail. Et puis les échecs nous apprennent nos faiblesses, ils nous apprennent l’humilité.  

Alors, quoi vous souhaiter? Je ne peux pas non plus vous souhaiter l’amour. L’amour est un geste, un mot, un sourire. Il nous vient de quelqu’un d’autre. Il suffit de capter l’amour lorsqu’il passe. Une femme que j’admire m’a dit qu’il fallait prendre l’amour comme on nous le donne. Puis l’amour commence par soi. Se savoir important, unique. Pas parfait, mais être soi-même et être bien.

Je pourrais vous souhaiter d’être heureux. Mais une fois de plus, ça ne voudrait pas dire grand-chose. Je ne connais pas une personne qui ne pleure pas lorsque le malheur lui tombe dessus. Le bonheur ne devrait pas être une complaisance en la vie, comme on se l’imagine souvent, mais plutôt une foi en la vie, en ce qu’elle nous réserve. La vie, mes amis, est souvent injuste. Alors, il faut se battre et croire en elle plus que jamais.


La seule chose que je vous souhaite, de tout mon cœur, c’est de rêver. De rêver de choses extravagantes, de choses incroyables. De l’impossible. Seuls, dans votre tête. De rêver de faire partie de la NHL, de devenir premier ministre, d’assister aux Oscars. De rêver de vivre, de bâtir une maison, de tomber amoureux, de devenir papa. De continuer à rêver, même devenus vieux. Le chemin vers la réussite, vers l’amour et le bonheur, commence par le rêve. N’oubliez jamais que le monde est plus vaste que ce que l’on peut imaginer. Ne cessez jamais de rêver. 

Votre enseignante, Naomi

vendredi 6 juin 2014

Pleurer dans ma tête

La proximité dans une réserve crée une opacité entre les gens. Vous ne pouvez être que vous-mêmes, que lorsque vous agissez comme les autres. Sinon, vous êtes soit faible, soit mauvaise.  Peu de gens le comprennent.

J'ai la larme facile, ces jours-ci.
Je ne pleure pas mais c'est comme si.
Je ne pleure pas, parce que je fabule.
Je suis écrivain, mon monde je peux le créer, comme je l'entends, avec des fins heureuses et des rencontres joyeuses.

Ce soir j'ai pleuré, et cet aveux en est un de culpabilité.

Je ne pleurais pas avant.

J'ai pleuré sur moi-même ou sur cette façade que j'essaie si fortement de garder solide.

J'aimerais arrêter de pleurer, seulement quelques secondes, seulement pleurer dans ma tête,
Je voudrais ne plus être celle qui est moi, je voudrais être insignifiante,
Et que les gens autour, parlent autour, sans moi

La réserve n'est pas un lieu

vendredi 11 avril 2014

Faire l'indienne

Rappelle moi que je vis,
dans ces personnages fictifs que le beau monde se raconte en se flattant,
en arrachant  la dernière plume de mes fesses
dans ces chiffres statistiques, qui me font rechuter, qui me font me morfondre,
dans la nuit noire, noire
si tu es celui que tu dis être,
rappelle moi que j'existe
que je peux être magnifique,
pas à cause de ma peau brune et de mes yeux noirs,
parce que je reste sauvage, même instruite,
ne me peins pas dans un tableau, ne me garde pas dans un livre,
rappelle-moi que je vis.

moi ta bohème, ta suave, ta grandeur lorsque tu écris,
ta faiblesse lorsque tu pleures,
dis-moi que le monde est immense et pénétrable
dis-moi que je suis trop petite
je te croirai

Rappelle-moi que j'existe,
une fois les caméras éteintes,
lorsque les gens parlent de moi, lorsqu'ils disent l'indienne.
Souviens-toi que je me suis assise sur cette chaise
Qu'à toutes tes questions j'ai répondu
Je n'ai jamais joué à l'indienne
Je te le jure
Ces racines, elles me pénètrent jusqu'au fond de ma propre douleur.

Dis-moi, je t'en prie, une fois encore, que j'existe.

mardi 18 février 2014

Enseigner

Je crois que c'était durant un de mes cours tranquilles. Ces moments de répit. Dans lesquels je corrige, tandis que mes élèves répondent aux questions du test de lecture. En silence. Ils se courbent sur leur bureau, cherchent dans leur roman, écrivent minutieusement sur les quelques lignes des réponses plus ou moins exactes. Je leur ai dit qu’il fallait  toujours essayer. Ce n'était certainement pas durant une période d'exercices, là où je fais continuellement le tour de la classe pour répondre aux questions de S, pour m'assurer que P travaille, dans lesquels je répète constamment combien les exercices sont importants, que c'est en les faisant qu'ils comprendront les contenus, qu'ils pourront évaluer leurs compétences à faire les examens, plus tard. Non. Ce n'était pas un cours comme ça. C'était peut-être un de ces cours, dans lesquels on lit ensemble un texte, on essaie de comprendre le texte, on définit chaque terme compliqué, on cherche à faire sens avec les choses que l'on sait. Dans ces cours où « on », exclut tout le monde sauf celle qui parle.

Ce devait être durant une fin d’étape, comme aujourd’hui. Lorsque je sais que j’ai donné les outils importants. Toute la motivation, dans mes « tout le monde peut réussir », « il faut réussir », « même toi Marc, j’ai confiance. », avec un sourire en coin. Toute mon énergie répartie sur une dizaine de semaines pour en arriver là. Les regarder s’enfoncer dans leur pensée, dans leur savoir, et tenter comme petite enseignante en début de carrière, de leur faire confiance.


C’est là, je crois, que j’ai commencé à respirer. 

samedi 4 janvier 2014

Revenir

Revenir est la fatalité. Dans ce tout petit village, dans cette nature épineuse, sablonneuse, imaginée de toutes pièces depuis mon enfance,  immuable souvenir.

J’avais sept ans. Petite fille brune parmi tous ces visages blanc, ces yeux pâles, bleus ou verts, ces cheveux blonds ou dorés. Étrangère. Nouvelle venue. Différente. Ne pas se sentir chez-soi. 

Quitter ma maison beige aux poutres brun foncé, c’était tout quitter. Le tout peut sembler insignifiant lorsque l'on ne possède presque rien. Un lit en fer blanc et une couverture à motifs de feuilles beiges et blanches. Une maison de poupée, une salle de jeux immense au sous-sol. Passer tout l’hiver aux joues rouges de froid, tout l’été à la peau aussi brune que celle des enfants du Sud. Peut-être un jour je reviendrais sur le bord de cette baie, embrasser ma tante et jouer dans ma chambre.

Dans ma rue, je me fondais à la masse, moi la petite fille tranquille. Je pleurais si peu bébé, que ma mère bousculait mon sommeil s’assurant de mon respire. Je pleurais si peu enfant que ma mère m’avait oubliée sur les marches de l’escalier. Plus tard, l’étrange justice de la vie a rattrapé chacune de ces larmes

L’exil pour moi se trouve à huit heures en voiture et il a la peau pâle. Il avait fallu à ma mère deux jours pour faire la route, cette distance que je ne pouvais calculer que par le nombre de villages à traverser. J’ai fini par les apprendre par cœur. Et les arrêts, et les étapes. Suivre le rythme et avancer à la limite permise. J’ignore si ailleurs le monde a changé. Ce que je sais, c’est cette courbe mortelle qu’ils ont finalement traversée d’une route droite, à Saint-Siméon. C’est l’absence perpétuelle d’un pont entre Baie-Sainte-Catherine et Tadoussac, le nid de cette rivière devenue aussi profonde que la mer. C’est cette toute petite paroisse dont j’oublie déjà le nom, qui fermera bientôt ses portes, parce que la 138, désormais la contourne.


Ils disent que le retour est le chemin des exilés. Qu’il existe dans la patience d’un homme un aboutissement à s’être mis à part quelque temps. Je n’ai pas choisi de partir. Vingt ans plus tard, je reviens et constate que les choses ont changées.        

jeudi 8 août 2013

Il m'appelle maman

Il y a trois questions qu'une mère se pose, lorsqu'elle sait qu'elle élèvera seule son garçon. Les gens toujours ils parlent de modèles vivants, desquels l'enfant s’imprègne pour devenir adulte. Mais quand, tu es femme, quand ton enfant est un petit homme. Il y a trois questions qu'une mère se pose.

Est-ce qu'il sera heureux? Je ne suis que la moitié d'un couple. Je fais de mon mieux. Je m'efforce de toute ma personne d'être bonne. Je fais les repas, je vais à l'épicerie avec lui. Je l'endors le soir. Je l'habille le matin. J'essaie de lui montrer le chemin. Le bien, le mal. Je veux qu'il soit gentil avec les amis. Qu'il appelle les femmes qu'il ne connait pas par Madame, les messieurs, Monsieur. Qu'il dise merci. Qu'il ne cherche pas la vengeance même si un autre enfant le frappe. Je veux qu'il soit heureux. Qu'il devienne quelqu'un de bien, qui se réalisera. Qui trouvera sa voie. C'est un enfant tellement intelligent. Je veux qu'il devienne grand.

Est-ce qu'il sera capable de faire des trucs d'homme? Par exemple, sortir les gros meubles, peindre une maison, réparer les petits soucis mécaniques d'une voiture. Par exemple, aimer une femme. Prendre soin de ses enfants. Leur donner à manger et de quoi sourire le soir. Leur donner exactement ce que j'ai été incapable de donner à mon fils, un père.

Est-ce que je serai toujours la première femme de sa vie? Parce qu'aujourd'hui, c'est exactement ce que je suis. Souvent ma  vie est tournée vers lui. Souvent mes plans, sont d'après lui. Et parfois, je lui en veux, d'être lui. Ce petit être qui est sorti de mon ventre, et qui aujourd'hui est l'essence de ma vie. Un jour certainement, il m'en voudra. Parce que les enfants sont comme ça. Ingrats. Je sais. J'ai une mère. Mais tout ce que je souhaite. C'est qu'il sache pour toujours, que l'impossible, je l'ai fait. Que la misère, je l'ai mangée. Que je l'aime plus que tout. Que ma vie, pour sauver la sienne, je la donnerais.

Puis finalement, il a 4 ans. Des questions trop grandes pour lui. Avant qu'il dorme, je l'embrasse. Je lui dit tout bas: Je t'aime. Il répond: je t'aime. Je lui dis: De tout mon coeur. Il répond: de tout mon coeur. Et je dis: c'est toi mon coeur. Et il répète: c'est toi mon coeur. Ça je sais, toute sa vie, il le saura.

lundi 5 août 2013

Mourir ce soir

On ne meurt qu'une fois. La fatalité comme ils disent. On s'efforce rarement de mourir. On recherche expressément ce qui nous garderait jeunes, beaux et en santé. Parce que de la mort, personne n'a d'assurance. Soit il y a la foi, soit il y a le néant. On croit en quelque chose de plus grand. Mais personne sait ce qu'il en est vraiment.

Ils disent, qu'on meurt un peu tous les jours. C'est une drôle de manière de décrire la vie, je trouve. Il y a ceux qui vivent sans remords, sans compter. Il y a ceux qui vivent doucement, un pas derrière l'autre. Il y a ceux qui font des enfants toute leur vie, puis ces autres qui aiment les petits de leurs amis.  On meurt tous un peu comme on a vécu. 

Elle avait 24 ans. C'était un accident. Je me souviens l'avoir croisée quelques fois. Parce qu'ici, dans mon village, on se croise tous quelques fois. Je savais son nom, puis son visage. Parce qu'ici dans mon village, c'était difficile de faire autrement. Elle vous disait bonjour, quand elle vous reconnaissait. Et elle n'était jamais seule quand on la voyait. Elle était aimée, parce qu'elle se souciait d'être aimable. Si la jeunesse de mon village a pleuré ce matin, c'est parce qu'on l'a mise en terre. Beaucoup trop tôt. Subitement. La mort est une fatalité. Et la peur de la mort est ce qu'il nous reste, après. 

Il y avait les obsèques diffusées à la radio. Parce que dans mon village, personne ne meurt sans hommage. Les femmes ont chanté. Sa tante lui a fait un discours. Son père a pleuré. Et dans ses mots, il a remercié les gens qui étaient venus, pour le réconfort, pour la peine, pour sa fille. L'église était bondée. Ses amis tous présents Parce que dans mon village, on vous tient la main quand votre famille s'éteint. 

On ne meurt qu'une fois. Mais ici, dans mon village, toujours les gens se souviennent de vous. Dans leur coeur, l'éternité existe. 

Iame Patricia.

mercredi 22 mai 2013

Parler de ça

Pour Bochra, ma grande amie. Nous avons eu cette discussion, dans un métro, entre Châtelet et la tour Eiffel. Nous nous étions retrouvées à l'autre bout du monde, toi en stage en Belgique, moi étonnante voyageuse au festival de St-Malo. Tu m'as parlé de ton pays. Je t'ai avoué que je ne savais rien de ces affrontements, tout là-bas, en Afrique. La Tunisie, un pays dont je ne pouvais pas citer la capitale, ni la langue, ni les coutumes, avant de te connaître. En marchant pour rejoindre la tour, dans ce froid inoffensif de fin mai, nos ardeurs se réchauffaient. Nous parlions de Démocratie. Celle qui se traduit par la liberté des uns qui toujours tient compte de celle des autres. Cet idéal. Ce but partagé. La belle démocratie, celle dont je me flatterai toujours de croire qu’elle existait chez mes ancêtres. Tu m’as dit que la Tunisie vivait le drame, depuis qu’ils avaient aboli la dictature. Le tyran qui commandait, depuis des siècles, mis à genoux devant le peuple. Tu m’as dit que depuis, c’est le chaos. Que les gens, dans les rues, meurent sans raison aucune. Que la loi ce sont les petits gangsters qui ne connaissent plus la peur. Et j’ai compris. La dictature, pour toi, valait mieux que cette démocratie crasse, qui tue des innocents sous faute de revendiquer leur pain. Mais je me suis mis à contrepartie. Défendant témérairement ce que je défendrai toute ma vie, la liberté. Partout, mon amie, d’honnêtes hommes sont morts pour cette liberté. Partout, il y a eu le chaos, après les rois morts et les reines esclaves. Les choses prennent du temps à changer. Elles sont comme les hommes, aussi puérils et grossiers quand il s’agit de force et de pouvoir. Je suis heureuse pour ton pays, tout de même, dans toute mon ignorance, de savoir que désormais, de jeunes Tunisiens auront le droit, dans leur langue, d’exprimer toute la profondeur de leur pensée. Tout comme toi, dans ton pays, ici au Québec. Peut-être pas maintenant. Mais un jour, cette liberté de parole, ils la posséderont, à cause de ceux-là, qui l’auront désordonnément exigée.

mardi 9 avril 2013

Celles qui prennent soin de trésors

Elles sont là. On entend rarement parler d’elles. Mis à part quand elles revendiquent des droits et qu’elles manifestent sur les places publiques. Pourtant, on les croise chaque matin, et le soir aussi. La mienne, s’appelle Manon. Et fiston, il parle souvent de Manon, depuis qu’il a apprit à enligner ces deux syllabes parfaitement. Il me dit, chez Manon on fait ceci, ou on est allé dehors, glisser. Des trucs simples, sans trop de détails, même si depuis deux ans, Manon fait littéralement partie de sa vie. Elle est éducatrice en milieu familial. Et je suis étudiante. Au départ, je me souviens très bien, mon cœur mourrait lorsque j’amenais bébé chez Manon, pour les crises de larmes qu’il faisait. Je me disais que je n’avais pas le choix. Ça ne m’empêchait pas de chercher à me justifier dans mon intérieur. Coupable de choisir les études, de ne pas bercer bébé la longue journée. Par chance, Manon s’est occupé de mon trésor. En après-midi, je revenais et je savais qu’il avait bien mangé, bien dormi, qu’il avait joué avec des amis, qu’il était sorti faire rouler des camions sur le gazon, qu’il était en sécurité. Ça m’apaisait. Et maintenant, lorsque j’arrive chez Manon, je la salue. J’habille fiston, je lui mets sa tuque, je lui dis qu’il est trop mignon. Il enfile ses bottes et nous partons. Toujours, je dis Merci Manon. Parfois, elle me fait un sourire. Parfois, elle ne m’entend pas, occupée à répondre à un enfant. J’espère seulement qu’elle sait. Peut-être, je ne lui dis pas assez souvent, comment elle est importante pour fiston et pour moi. Son milieu de garde dans lequel mon fils a grandit, dans lequel il se sent bien. Et cette affection qu’elle lui porte, à cet être qui est ce que j’ai de plus précieux, me remplit toujours de gratitude. Parce que dans tout ça, elle m'aide à accomplir ma vie. Merci Manon.

mercredi 3 avril 2013

Et puis...l'enseignement dans tout ça

Première journée de mon premier cours de ma première journée en tant que stagiaire. Les élèves me toisent du regard. Ils m'examinent. Je les prends en flagrants délits. Mes yeux qui scrutent chaque mouvement de la classe. Je ne sais pas pourquoi, mais je sais que suis exactement où j'ai choisi d'être il y a quatre ans. Je voulais être journaliste. Voir ma face d'indienne à la télé, réciter des phrases apprises par coeur, sans trop d'intonation, juste ce qu'il faut pour que la nouvelle amortisse bien à l'autre bout. Je voulais être maquillée et être coiffée chaque matin. Mettre ces belles vestes. Je voulais être l'une de ces femmes qui paraissent peut-être un peu ronde à la télé, mais qui en réalité, quand on les croise, sont parfaites. Mais j'ai eu un petit bébé, tout mignon, qui sentait bon à longueur de journée, qui pleurait peu comme pour que je m'attache plus à lui, qui était tout brun, avec sa petite face d'indien ravageur que toutes les présentatrices de nouvelles aussi incroyablement belles soient-elles n'auraient pu le rivaliser. J'ai choisi l'enseignement. Et longtemps j'ai accusé fiston. Parce que l'enseignement a des bons côtés lorsqu'on est maman. Les mêmes congés, deux mois de vacances payés, des journées qui se terminent à heures prévues, moins de pression côté rendement. Je savais que fiston ferait éternellement parti de ma vie, alors autant organiser ma vie en fonction de fiston. C'était mon sous-choix. L'enseignement. Je voyais cela comme une rétribution, un don de soi. Ça m'apparaissait évident, facile, puis le contact humain m'avait toujours fascinée. Trois ans et deux semaines plus tard, j'enseigne à des adolescents les bases de l'argumentation. Je choisis un sujet. Je me l'approprie. Je leur parle du sujet. Ils se l'approprient. Je comprends que rien n'est simple. Alors nous argumentons, nous cherchons ni une solution, ni une réponse juste, nous parlons de ce que nous comprenons. Je les écoute. Ils m'écoutent. Brusquement je réalise qu'ils me font confiance. Que je suis cette personne de qui la vérité inconditionnellement devrait émerger. Je constate le poids de ma petite personne d'enseignante. Je dis oui ou je dis non. Ils notent. Ils constatent. Ils deviennent à l’affût de tout. Dotés d'une intelligence dont on ne les croirait pas possible. Leur acharnement me satisfait au point tel que j'apprécie chacun de leurs commentaires, qu’ils soient constructifs ou désordonnés. Ça me plait. J’aime être là. Même si je sais que quelques uns me haïront, que certaines me feront tout simplement pleurer. C’était mon choix second. Et puisque là il faut parler franchement, fiston a sans doute été la plus belle bifurcation de ma vie, puisque je sais que je suis là exactement où je dois être.

jeudi 28 mars 2013

Se lever à l'aube

Quand on regarde au loin, ce sont les montagnes qui se succèdent. Verdoyantes, immenses, infranchissables. Quand on regarde plus loin, c'est la mer qui s'offre. En milliers de vagues, puissantes, invitantes. Si on baisse le regard, entre les rues dépourvues de Port-au-Prince, une femme vend des produits de beauté entassés dans une bassine, sous un parasol rouge, pour cacher sa peau du soleil. Elle est citadine. Si elle était paysanne, elle ne se lèverait pas à l'aube pour étaler sa marchandise sur les rues poussiéreuses de la ville. Elle se lèverait pour cuire le riz. Elle se lèverait pour allez cueillir des fruits. Elle se lèverait à l'aube. Citadine ou paysanne. Du Nord ou du Sud. De la montagne ou de la mer. Haïti, m'a déstabilisée. Impatiemment, fiévreusement, d'une manière aussi intense qu'ont été les quelques jours que j'y ai passé. De Port-au-Prince au Cap haïtien, jusqu'à la Citadelle et sur la route du retour. J'ai observé. Avec mes yeux d'indienne, avec l'esprit libre. J'y ai fait des rencontres. Improbables, riches. Il y a eu Stevenson. Un violoniste, maître de chant, enseignant, animateur télé. Gentil et gentleman, qui m'a fait danser sur des airs de tambour et de percussions, une danse très douce. Il y a eu Patrick, le gars du son. Qui m'a raconté comment Haïti s'était libérée de l'esclavage, bien avant la guerre civile plus au Nord. Il y a eu Soeur Marie, une femme du pays, enseignante dans une école de filles, et nous avons parlé de ce dont parlent tous les enseignants, les difficultés des élèves, la passion qui est la nôtre, la confiance à gagner beaucoup plus grande que le respect. Derrière sa robe bleue et son voile, j'ai compris qu'elle tentait elle aussi de comprendre son monde. Il y a eu le poète et peintre, Frankétienne. Le vieil homme à la peau pâle. Des yeux bleus qui vous fixent et des mots qui vous enivrent. Il m'a dit que le plus important était ma passion. Il m'a dit: Rappelle-toi, ne laisse personne te voler ce que tu as. Le lendemain, je retournais dans ma ville. Je ne sais plus à quel moment je suis devenue nostalgique, à quel moment l’idée d’écrire un poème passionné sur l’Haïti chérie m’est passée furtivement par la tête. Certainement, ce n’est pas un hasard qu’Haïti soit le nid de tant d’artistes. Il existe un sentiment impatient de décrire la vie, qu’elle soit poussiéreuse ou d’un bleu turquoise. Dans mon départ, je lisais Gary Victor, et plus l’avion m’emportait loin de l’île, plus les mots m'imprégnaient de ce pays. Des mots droits et justes, semblables aux gens que j'ai connus, fiers et indélébiles.

lundi 28 janvier 2013

Ce sont eux

Comme bien d'autres, j'ai regardé avec intérêt le passage de Michèle Audette et Roméo Saganash à l'émission de Tout le monde en parle, hier. Ça m'épatait que ces deux leaders politiques aient une tribune aussi forte. Mieux, je me sentais du coup un peu plus proche de Guy A. Lepage pour lequel, je l'avoue, j'ai toujours eu un sentiment admiratif. C'était...C'était plutôt déprimant, en fait. Une suite de lieux communs, la violence dans les réserves, la loi sur les Indiens qui stipule que tout membre des Premières Nations ne sera jamais considéré majeur, des statistiques de pauvreté, l'isolement de certaines communautés. Ça m'a fait mal au coeur, brusquement de faire partie de ma nation. Être ainsi décrit et refuser de s'y reconnaître. L'Histoire, je la connais, et j'oser avancer que la majorité des Québécois la connaissent. Les pensionnats, les abus, la peur, le mépris, je ne nie rien. Et puis maintenant, et puis après. Si objectivement on regarde les dix, vingt dernières années, est-il possible que le consensus fade selon lequel les Premières Nations n'ont que la misère en partage puisse évoluer? J'aurais aimé que nos leaders parlent de nous. De ces jeunes adultes qui chaque année sont de plus en plus nombreux à obtenir des diplômes dans tous les domaines professionnels: avocat, enseignant, éducateur spécialisé, policier, pompier, infirmière, sexologue, médecin,psychoéducateur. J'aurais aimé qu'ils parlent des artistes, de Réal Leblanc, cinéaste Innu, et du succès de ses courts métrages. Ou de Natasha Kanapé F., de sa poésie, de ses mots chargés de passion. De Kim Picard, une designer qui s'inspire des symboles anciens pour créer de la modernité. De ces auteurs-compositeurs-interprètes de plus en plus nombreux à chanter la langue, le passé mais surtout l'avenir, et l'amour, et l'enfance, et la vie. J'aurais aimé qu'ils parlent de nos grands-mères, de cette grandeur qu'elles nous ont léguée. De ces jeunes, de ces vieux qui ont marché pacifiquement et dansé sous la bannière d'Idle no more, pour faire entendre leur voix, pour donner un visage à un peuple réservé. Mais Lothaire Bluteau nous avait prévenus, les médias veulent du sensationnalisme, ils se foutent des choses tendres. Entrevue TLMEP de Roméo Saganash et Michèle Audette