vendredi 11 avril 2014

Faire l'indienne

Rappelle moi que je vis,
dans ces personnages fictifs que le beau monde se raconte en se flattant,
en arrachant  la dernière plume de mes fesses
dans ces chiffres statistiques, qui me font rechuter, qui me font me morfondre,
dans la nuit noire, noire
si tu es celui que tu dis être,
rappelle moi que j'existe
que je peux être magnifique,
pas à cause de ma peau brune et de mes yeux noirs,
parce que je reste sauvage, même instruite,
ne me peins pas dans un tableau, ne me garde pas dans un livre,
rappelle-moi que je vis.

moi ta bohème, ta suave, ta grandeur lorsque tu écris,
ta faiblesse lorsque tu pleures,
dis-moi que le monde est immense et pénétrable
dis-moi que je suis trop petite
je te croirai

Rappelle-moi que j'existe,
une fois les caméras éteintes,
lorsque les gens parlent de moi, lorsqu'ils disent l'indienne.
Souviens-toi que je me suis assise sur cette chaise
Qu'à toutes tes questions j'ai répondu
Je n'ai jamais joué à l'indienne
Je te le jure
Ces racines, elles me pénètrent jusqu'au fond de ma propre douleur.

Dis-moi, je t'en prie, une fois encore, que j'existe.

mardi 18 février 2014

Enseigner

Je crois que c'était durant un de mes cours tranquilles. Ces moments de répit. Dans lesquels je corrige, tandis que mes élèves répondent aux questions du test de lecture. En silence. Ils se courbent sur leur bureau, cherchent dans leur roman, écrivent minutieusement sur les quelques lignes des réponses plus ou moins exactes. Je leur ai dit qu’il fallait  toujours essayer. Ce n'était certainement pas durant une période d'exercices, là où je fais continuellement le tour de la classe pour répondre aux questions de S, pour m'assurer que P travaille, dans lesquels je répète constamment combien les exercices sont importants, que c'est en les faisant qu'ils comprendront les contenus, qu'ils pourront évaluer leurs compétences à faire les examens, plus tard. Non. Ce n'était pas un cours comme ça. C'était peut-être un de ces cours, dans lesquels on lit ensemble un texte, on essaie de comprendre le texte, on définit chaque terme compliqué, on cherche à faire sens avec les choses que l'on sait. Dans ces cours où « on », exclut tout le monde sauf celle qui parle.

Ce devait être durant une fin d’étape, comme aujourd’hui. Lorsque je sais que j’ai donné les outils importants. Toute la motivation, dans mes « tout le monde peut réussir », « il faut réussir », « même toi Marc, j’ai confiance. », avec un sourire en coin. Toute mon énergie répartie sur une dizaine de semaines pour en arriver là. Les regarder s’enfoncer dans leur pensée, dans leur savoir, et tenter comme petite enseignante en début de carrière, de leur faire confiance.


C’est là, je crois, que j’ai commencé à respirer. 

samedi 4 janvier 2014

Revenir

Revenir est la fatalité. Dans ce tout petit village, dans cette nature épineuse, sablonneuse, imaginée de toutes pièces depuis mon enfance,  immuable souvenir.

J’avais sept ans. Petite fille brune parmi tous ces visages blanc, ces yeux pâles, bleus ou verts, ces cheveux blonds ou dorés. Étrangère. Nouvelle venue. Différente. Ne pas se sentir chez-soi. 

Quitter ma maison beige aux poutres brun foncé, c’était tout quitter. Le tout peut sembler insignifiant lorsque l'on ne possède presque rien. Un lit en fer blanc et une couverture à motifs de feuilles beiges et blanches. Une maison de poupée, une salle de jeux immense au sous-sol. Passer tout l’hiver aux joues rouges de froid, tout l’été à la peau aussi brune que celle des enfants du Sud. Peut-être un jour je reviendrais sur le bord de cette baie, embrasser ma tante et jouer dans ma chambre.

Dans ma rue, je me fondais à la masse, moi la petite fille tranquille. Je pleurais si peu bébé, que ma mère bousculait mon sommeil s’assurant de mon respire. Je pleurais si peu enfant que ma mère m’avait oubliée sur les marches de l’escalier. Plus tard, l’étrange justice de la vie a rattrapé chacune de ces larmes

L’exil pour moi se trouve à huit heures en voiture et il a la peau pâle. Il avait fallu à ma mère deux jours pour faire la route, cette distance que je ne pouvais calculer que par le nombre de villages à traverser. J’ai fini par les apprendre par cœur. Et les arrêts, et les étapes. Suivre le rythme et avancer à la limite permise. J’ignore si ailleurs le monde a changé. Ce que je sais, c’est cette courbe mortelle qu’ils ont finalement traversée d’une route droite, à Saint-Siméon. C’est l’absence perpétuelle d’un pont entre Baie-Sainte-Catherine et Tadoussac, le nid de cette rivière devenue aussi profonde que la mer. C’est cette toute petite paroisse dont j’oublie déjà le nom, qui fermera bientôt ses portes, parce que la 138, désormais la contourne.


Ils disent que le retour est le chemin des exilés. Qu’il existe dans la patience d’un homme un aboutissement à s’être mis à part quelque temps. Je n’ai pas choisi de partir. Vingt ans plus tard, je reviens et constate que les choses ont changées.        

jeudi 8 août 2013

Il m'appelle maman

Il y a trois questions qu'une mère se pose, lorsqu'elle sait qu'elle élèvera seule son garçon. Les gens toujours ils parlent de modèles vivants, desquels l'enfant s’imprègne pour devenir adulte. Mais quand, tu es femme, quand ton enfant est un petit homme. Il y a trois questions qu'une mère se pose.

Est-ce qu'il sera heureux? Je ne suis que la moitié d'un couple. Je fais de mon mieux. Je m'efforce de toute ma personne d'être bonne. Je fais les repas, je vais à l'épicerie avec lui. Je l'endors le soir. Je l'habille le matin. J'essaie de lui montrer le chemin. Le bien, le mal. Je veux qu'il soit gentil avec les amis. Qu'il appelle les femmes qu'il ne connait pas par Madame, les messieurs, Monsieur. Qu'il dise merci. Qu'il ne cherche pas la vengeance même si un autre enfant le frappe. Je veux qu'il soit heureux. Qu'il devienne quelqu'un de bien, qui se réalisera. Qui trouvera sa voie. C'est un enfant tellement intelligent. Je veux qu'il devienne grand.

Est-ce qu'il sera capable de faire des trucs d'homme? Par exemple, sortir les gros meubles, peindre une maison, réparer les petits soucis mécaniques d'une voiture. Par exemple, aimer une femme. Prendre soin de ses enfants. Leur donner à manger et de quoi sourire le soir. Leur donner exactement ce que j'ai été incapable de donner à mon fils, un père.

Est-ce que je serai toujours la première femme de sa vie? Parce qu'aujourd'hui, c'est exactement ce que je suis. Souvent ma  vie est tournée vers lui. Souvent mes plans, sont d'après lui. Et parfois, je lui en veux, d'être lui. Ce petit être qui est sorti de mon ventre, et qui aujourd'hui est l'essence de ma vie. Un jour certainement, il m'en voudra. Parce que les enfants sont comme ça. Ingrats. Je sais. J'ai une mère. Mais tout ce que je souhaite. C'est qu'il sache pour toujours, que l'impossible, je l'ai fait. Que la misère, je l'ai mangée. Que je l'aime plus que tout. Que ma vie, pour sauver la sienne, je la donnerais.

Puis finalement, il a 4 ans. Des questions trop grandes pour lui. Avant qu'il dorme, je l'embrasse. Je lui dit tout bas: Je t'aime. Il répond: je t'aime. Je lui dis: De tout mon coeur. Il répond: de tout mon coeur. Et je dis: c'est toi mon coeur. Et il répète: c'est toi mon coeur. Ça je sais, toute sa vie, il le saura.

lundi 5 août 2013

Mourir ce soir

On ne meurt qu'une fois. La fatalité comme ils disent. On s'efforce rarement de mourir. On recherche expressément ce qui nous garderait jeunes, beaux et en santé. Parce que de la mort, personne n'a d'assurance. Soit il y a la foi, soit il y a le néant. On croit en quelque chose de plus grand. Mais personne sait ce qu'il en est vraiment.

Ils disent, qu'on meurt un peu tous les jours. C'est une drôle de manière de décrire la vie, je trouve. Il y a ceux qui vivent sans remords, sans compter. Il y a ceux qui vivent doucement, un pas derrière l'autre. Il y a ceux qui font des enfants toute leur vie, puis ces autres qui aiment les petits de leurs amis.  On meurt tous un peu comme on a vécu. 

Elle avait 24 ans. C'était un accident. Je me souviens l'avoir croisée quelques fois. Parce qu'ici, dans mon village, on se croise tous quelques fois. Je savais son nom, puis son visage. Parce qu'ici dans mon village, c'était difficile de faire autrement. Elle vous disait bonjour, quand elle vous reconnaissait. Et elle n'était jamais seule quand on la voyait. Elle était aimée, parce qu'elle se souciait d'être aimable. Si la jeunesse de mon village a pleuré ce matin, c'est parce qu'on l'a mise en terre. Beaucoup trop tôt. Subitement. La mort est une fatalité. Et la peur de la mort est ce qu'il nous reste, après. 

Il y avait les obsèques diffusées à la radio. Parce que dans mon village, personne ne meurt sans hommage. Les femmes ont chanté. Sa tante lui a fait un discours. Son père a pleuré. Et dans ses mots, il a remercié les gens qui étaient venus, pour le réconfort, pour la peine, pour sa fille. L'église était bondée. Ses amis tous présents Parce que dans mon village, on vous tient la main quand votre famille s'éteint. 

On ne meurt qu'une fois. Mais ici, dans mon village, toujours les gens se souviennent de vous. Dans leur coeur, l'éternité existe. 

Iame Patricia.

mercredi 22 mai 2013

Parler de ça

Pour Bochra, ma grande amie. Nous avons eu cette discussion, dans un métro, entre Châtelet et la tour Eiffel. Nous nous étions retrouvées à l'autre bout du monde, toi en stage en Belgique, moi étonnante voyageuse au festival de St-Malo. Tu m'as parlé de ton pays. Je t'ai avoué que je ne savais rien de ces affrontements, tout là-bas, en Afrique. La Tunisie, un pays dont je ne pouvais pas citer la capitale, ni la langue, ni les coutumes, avant de te connaître. En marchant pour rejoindre la tour, dans ce froid inoffensif de fin mai, nos ardeurs se réchauffaient. Nous parlions de Démocratie. Celle qui se traduit par la liberté des uns qui toujours tient compte de celle des autres. Cet idéal. Ce but partagé. La belle démocratie, celle dont je me flatterai toujours de croire qu’elle existait chez mes ancêtres. Tu m’as dit que la Tunisie vivait le drame, depuis qu’ils avaient aboli la dictature. Le tyran qui commandait, depuis des siècles, mis à genoux devant le peuple. Tu m’as dit que depuis, c’est le chaos. Que les gens, dans les rues, meurent sans raison aucune. Que la loi ce sont les petits gangsters qui ne connaissent plus la peur. Et j’ai compris. La dictature, pour toi, valait mieux que cette démocratie crasse, qui tue des innocents sous faute de revendiquer leur pain. Mais je me suis mis à contrepartie. Défendant témérairement ce que je défendrai toute ma vie, la liberté. Partout, mon amie, d’honnêtes hommes sont morts pour cette liberté. Partout, il y a eu le chaos, après les rois morts et les reines esclaves. Les choses prennent du temps à changer. Elles sont comme les hommes, aussi puérils et grossiers quand il s’agit de force et de pouvoir. Je suis heureuse pour ton pays, tout de même, dans toute mon ignorance, de savoir que désormais, de jeunes Tunisiens auront le droit, dans leur langue, d’exprimer toute la profondeur de leur pensée. Tout comme toi, dans ton pays, ici au Québec. Peut-être pas maintenant. Mais un jour, cette liberté de parole, ils la posséderont, à cause de ceux-là, qui l’auront désordonnément exigée.

mardi 9 avril 2013

Celles qui prennent soin de trésors

Elles sont là. On entend rarement parler d’elles. Mis à part quand elles revendiquent des droits et qu’elles manifestent sur les places publiques. Pourtant, on les croise chaque matin, et le soir aussi. La mienne, s’appelle Manon. Et fiston, il parle souvent de Manon, depuis qu’il a apprit à enligner ces deux syllabes parfaitement. Il me dit, chez Manon on fait ceci, ou on est allé dehors, glisser. Des trucs simples, sans trop de détails, même si depuis deux ans, Manon fait littéralement partie de sa vie. Elle est éducatrice en milieu familial. Et je suis étudiante. Au départ, je me souviens très bien, mon cœur mourrait lorsque j’amenais bébé chez Manon, pour les crises de larmes qu’il faisait. Je me disais que je n’avais pas le choix. Ça ne m’empêchait pas de chercher à me justifier dans mon intérieur. Coupable de choisir les études, de ne pas bercer bébé la longue journée. Par chance, Manon s’est occupé de mon trésor. En après-midi, je revenais et je savais qu’il avait bien mangé, bien dormi, qu’il avait joué avec des amis, qu’il était sorti faire rouler des camions sur le gazon, qu’il était en sécurité. Ça m’apaisait. Et maintenant, lorsque j’arrive chez Manon, je la salue. J’habille fiston, je lui mets sa tuque, je lui dis qu’il est trop mignon. Il enfile ses bottes et nous partons. Toujours, je dis Merci Manon. Parfois, elle me fait un sourire. Parfois, elle ne m’entend pas, occupée à répondre à un enfant. J’espère seulement qu’elle sait. Peut-être, je ne lui dis pas assez souvent, comment elle est importante pour fiston et pour moi. Son milieu de garde dans lequel mon fils a grandit, dans lequel il se sent bien. Et cette affection qu’elle lui porte, à cet être qui est ce que j’ai de plus précieux, me remplit toujours de gratitude. Parce que dans tout ça, elle m'aide à accomplir ma vie. Merci Manon.